• Jérémy David - JC2R

“La Mort moderne”, de Carl-Henning Wijkmark ou l'infra-humain jetable du Nouveau Monde



Réédité bien à propos par les éditions Rivages en cette période de crise sanitaire où la question de la valeur économique de la vie humaine est redevenue centrale, La Mort moderne a fait scandale à sa parution en Suède en 1978. C’est que le roman imagine une assemblée d’experts, réunis sous l’égide du gouvernement, pour réfléchir à la possibilité de convaincre les vieux de mourir avant de coûter trop cher à la collectivité. Leur groupe de travail a un nom, « Phase terminale de l’être humain ». L’auteur, Carl-Henning Wijkmark (1934-2020), écrivain fétiche de l’auteur norvégien Karl Ove Knausgård, met en scène une stimulante dystopie par laquelle l’utilitarisme bienveillant et le besoin de sécurité des sociétés modernes sont analysés avec finesse.


Mort programmée pour tous à 70 ans !


Dans ce roman, alors que la crise économique s’installe et que l’espérance de vie augmente, le gouvernement se demande comment faire face à l’augmentation des aides aux personnes âgées, jugées « improductives » et « inutiles ». Il soumet à un panel d’experts, l’idée de faire passer une loi qui imposerait à tous les citoyens une date de fin de vie, fixée à 70 ans. Représentant de l’Institut d’éthique médicale, docteur en théologie, économistes… Tous sont convaincus que « le caractère intangible de l’existence humaine ne saurait valoir au-delà des limites des moyens permettant de l’assurer ». Il ne s’agit pas seulement d’économie mais aussi de justice ! « Nous naissons tous au même âge, n’est-ce pas, pourquoi ne pourrions-nous pas alors aussi tous mourir au même âge ? » Il s’agit de corriger la loterie de la nature ! Et puisque la crise ne permet plus de faire vivre toute la population et qu’il serait inacceptable de laisser faire le hasard, la dignité exige un choix rationnel et égalitaire. Il est bien conforme à la justice de calculer la valeur sociale des vies individuelles et de calculer le juste moment de la mot moderne. Mais la Suède est une démocratie ! Il n’est pas question d’imposer par la force une telle mesure. Il faut convaincre les citoyens, susciter un « désir d’euthanasie », de « bonne mort » (eu-thanatos), bonne pour la société, mais pour soi aussi, car dédiée au bien public et pleine de grandeur. La mort ne serait-elle pas un ultime geste politique, une « dernière manifestation d’indépendance » doublée d’une participation au bien commun ?


L’individu contre l’ « euthanasie citoyenne » ?


Parmi les intervenants, un historien des idées défend l’individu face à l’impératif d’efficacité sécuritaire. « La sécurité est devenue un fétiche, un piège tendu à la liberté. La sécurité, c’est être captif de la bureaucratie qui en vit de façon parasitaire », affirme le personnage. Invoquant le « droit naturel », passant par Sophocle, Rousseau, la Déclaration des droits de l’homme, il est même conduit au point Godwin, citant cette phrase de Hitler : « L’intérêt commun passe avant l’intérêt particulier. » Son propos amuse les autres participants, comme une relique d’un autre temps où la nécessité de prendre en charge rationnellement le bien commun était méconnue. N’est-il pas un spécialiste des idées anciennes ?


« Sécurité sociale totale » ou raison devenue folle ?


Tout l’intérêt de ce court roman est de faire de ce projet de mort « imposée volontaire » le produit d’un choix raisonné d’une bureaucratie mue par des idéaux démocratiques et sociaux. Et de montrer que des arguments de bon sens peuvent conduire vers la mort organisée. On n’est pas confronté à la décision délirante d’un pouvoir devenu fou mais à l’application rationnelle d’un projet bienveillant, procédant de l’idée d’une « sécurité sociale » totale. Quand la vie est prise en charge par l’État dans tous ses aspects, chaque étape de l’existence est susceptible d’être « sécurisée » par la bureaucratie. Vient un moment où le bénéfice d’une mort précoce (d’un meurtre collectif) devient une expression du bien commun, acceptée et soutenue par des citoyens aliénés. La mort moderne ne serait que la dernière étape de la vie moderne, soumise à l’impératif d’efficacité économique et d’utilité sociale.


La Suède toujours face à ses contradictions


À sa parution en 1978, le livre a fait scandale, du fait qu’il véhiculait une critique acerbe du mélange de paternalisme et d’utilitarisme qui définit selon l’auteur le modèle suédois. Mais il porte en réalité une critique beaucoup plus générale de ce qu’Alexis de Tocqueville appelait le « despotisme démocratique », celui d’un État puissant et bienveillant qui incite les citoyens à renoncer à leur autonomie individuelle au profit de l’égalité et de la sécurité collective. Il trouve une actualité évidente à l’heure du Covid. Alors qu’en France le confinement est défendu « quel qu’en soit le prix », il n’est pas anodin que la Suède le refuse, au prix d’un taux de mortalité plus élevé qu’ailleurs en Europe, comme le déplore Wijkmark dans la postface du roman, écrite juste avant sa mort.


Source : philomag.com